Nouvel Afghanistan, enlèvements et insécurité, arrestations des membres d'Al Qaida, industrialisation de la piraterie, mariages forcés,... Toutes les
raisons sont bonnes pour se dissuader d'une escapade touristique au Yémen par les temps qui courent. Pourtant la réalité sur place est bien différente.
En mars 2010, un voyage de presse organisé par le ministère du Tourisme du Yémen propose
de m'ouvrir les portes d'une petite île hors du temps qui s'initie doucement au tourisme, au large du Yémen.
L'île de Socotra se trouve dans le Nord Ouest de l'Océan Indien, à l'entrée du Golfe d'Aden, elle est inscrite depuis 2008
sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco en raison de sa biodiversité et de ses espèces uniques au monde. L'île est donc aujourd'hui connue pour sa flore
endémique spectaculaire, son encens, et ses plages à couper le souffle.
Spécialiste de la rubrique "écotourisme" de mon magazine dédié aux professionnels du tourisme, je décidais d'embarquer pour une expérience
"trekking-sauvage" into the wild qui devait me permettre de réaliser le parfait reportage. J'avais simplement omis que pour me rendre à Socotra, il me faudrait
passer quelques jours à Sana'a (capitale du Yémen), emprunter la Yemenia Airways (qui offre tout de même une petite chance de survie à un éventuel crash), puis monter dans un
avion-navette-à-hélices-ancestral qui me conduirait en terre promise. Un voyage au Yémen par les temps qui courent n'était donc pas la première option
sur ma liste, un petit tour sur le site du quai d'Orsay et quelques clics sur les pages Google actu parvenaient presque à m'en dissuader définitivement :
"Le risque d’être pris en otage reste très élevé
dans le pays comme en atteste la série d’enlèvements dont le dernier en date est celui du 15 novembre 2009. En conséquence, les voyages continuent à être formellementdéconseillés dans l’ensemble du pays." (source : www.diplomatie.gouv.fr)
Quoi qu'il en soit je voulais désormais découvrir Socotra et ce risque hypothétique pimentait mon envie. J'aime vérifier par moi-même certaines informations. Je me
documentais donc un peu sur l'aspect naturel de l'île, un brin d'histoire au préalable pourrait m'éviter de débarquer en vraie touriste : "de 1967 à 1990, Socotra futintégrée à la République
démocratique du Yémen du Sud, période durant laquelle elle devint une base
militairesoviétique." Comment avouer que je n'avais jamais entendu parler de cette île et que je l'imaginais plutôt
comme le pays de Candy, peuplé de fleurs et d'arbres extravagants, de chèvres et de poissons multicolores.
Sana'a, mystères sous voile de poussière


Sana'a est poussiéreuse. Sana'a est bruyante. Sana'a est anachronique. Mais Sana'a n'est pas dangereuse, elle est belle. Un hôtel-restaurant traditionnel en forme de pain d'épice dans le vieux Sana'a nous plonge au cœur du souk mythique (et odorant) de la
capitale. Notre petit groupe finit par se disperser, personne n'a jamais vraiment su si cela avait été consenti. Mais difficile de ne pas se perdre au milieu de centaines de fantômes noirs
en burqadéambulant dans des allées étroites, au milieu des citrons, des noix de coco, des marchants ambulants, des épices et du poisson. Difficile aussi de savoir comment
aborder une femme, si elle est de face ou bien de dos, si elle nous sourit ou méprise nos cheveux découverts, si elle nous voit aussi.

Dans les rues du "Old Sana'a"

Au détour d'une rue où un petit gavroche que je poursuivais avec mon appareil photo s'est faufilé, j'avais
fini par les perdre de vue. Seule au Yémen (non voilée et la peau claire), ici commence mon aventure. Je poursuis Gavroche le temps de quelques clichés puis me retrouve perdue dans les rues
labyrinthiques de la vieille ville à l'architecture intemporelle et digne d'un conte d'Andersen. Je suis invitée par un Yéménite souriant (mais édenté) mâchant une énorme boule de Qat, cette
feuille connue ici pour son effet stimulant et euphorisant qui déforme les visages tant elle fait gonfler leurs joues. J'accepte et m'engouffre sans appréhension dans une petite cour où des
hommes (et seulement des hommes) prennent un café sur des petites tables en acier, confortablement installés sur des matelas brodés au sol.

Le sentiment d'insécurité disparaît au moment où il devrait m'assiéger. Je décide donc de prolonger l'instant et me livre à une séance portrait, en clichés et en dessins, ce qui nous permet tout
juste de communiquer à travers un langage universel : le rire (j'aurais aimé écrire : l'Art)

Ceux que l'on croise...

Je quitte donc mes nouveaux compagnons qui refusent les quelques rials que je leur tends et me souhaitent
un bon voyage. Je continue à déambuler seule dans les rues baignées par la lumière orange d'un soleil qui commence à fatiguer. Je me livre à une petite séance de shopping ethnique et mon regard
se pose sur un magnifique pendentif en argent, noirci par le temps (et la poussière). Je l'ausculte d'un peu plus près. Un homme qui se tenait derrière moi me glisse à l'oreille : "it's a Jewish
jewellery, it's beautiful." Je n'en reviens pas, il me confie que nous sommes au coeur du quartier juif de Sana'a et qu'il y vit toujours une petite communauté de juifs
yéménites qui se sont spécialisés dans la création de bijoux et de meubles en bois. Et dire que je m'appliquais à couvrir avec soin le tatouage en hébreu dessiné sur ma nuque. Satisfaite et la
peur envolée je lui achète le bijou et lui confesse ma religion. Je me sens mieux.

De clichés en portraits inspirés...

Socotra, l'île hors du temps menacée

Après deux journées passées à parcourir les vieilles rues de Sana'a, avec pour unique
compagnon mon bon vieux réflex, je ne parviens même plus à retrouver le sentiment d'appréhension qui avait hanté mes nuits parisiennes avant le départ. L'expérience en vaut le détour et le
presque ulcère laissé par la peur aérienne. Je peux désormais me vanter d'avoir découvert une des plus belles villes du monde et enrichir ma case souvenir de clichés à couper le
souffle.

Mais mon souffle se coupe pour de bon quand je découvre la "navette" sensée nous faire rejoindre l'île de Socotra (enfin! J'allais
presque l'oublier...). Felix Airlines, plus d'avion crashés au sol qu'encore en service. Et quand je questionne notre accompagnateur sur la sécurité en lui signalant l'avion cramé au sol que
j'observe depuis mon hublot, il me répond : "Allah" en levant les yeux au ciel.
Amen.
Chaleur humide presque insupportable, capital soleil évanoui en moins d'une heure, sécheresse et aridité à perte de vue, arbres extravagants non identifiés et visages hors du temps définiront le
premier regard que je posais sur Socotra à mon arrivée. Nous nous éloignons de l'aéroport en 4x4 pour six jours de bivouac à travers l'île, les coffres fournis en provisions alimentaires et en
bagages inutiles. Les premières heures nous nous consacrons uniquement à notre acclimatation et épuisons le stock de tee-shirts propres emportés (ainsi qu'une bonne partie des bouteilles
d'eau).
Ici point de pollution, seulement des tribus de chèvres, des caméléons et
des vautours, parfois un petit village bédouin, ou fantôme. Des lagunes étincelantes flottant sur une eau cristalline
turquoise. Fleurs roses et arbre à sang-dragon, filet d'eau douce pour la baignade (et la douche). Cette terre ressemble à celle des origines (celle que l'on imagine), le chant de
la prière au soleil couchant nous le confirme : elle l'est. Et point d'électricité, point de commerce, la mondialisation est à des années lumières. On vit de la pêche,
du pauvre bétail, de quelques fruits et des plantes aux vertus médicales. Car en cas d'accident ou de maladie c'est aussi "Allah".
Il faut vite se faire à notre nouvelle vie d'homme des cavernes (des tentes en l'occurrence) et ne pas se défiler à la vue d'une peau de chèvre ensanglantée sur la rive d'un cour d'eau claire
faisant office de douche matinale. Apprécier la saveur de cette chèvre que l'on retrouve dans la marmite en fonte du diner et que l'on avait affectueusement câlinée le matin même. Dans cette même
eau claire on laissera tremper la vaisselle du diner dans laquelle les poissons viennent se mirer, ignorant que les restes de leurs congénères y flottent encore. La nuit venue, je retrouve ma
tente humide et fendue dans laquelle me guette un serpent égaré qui semble apprécier le confort de mon duvet technique. C'est vers quatre heure du matin que la chaleur nous surprend dans notre
sommeil, nous guidant vers les premiers clichés de la journée, ceux d'un soleil qui baigne de ses premières lueurs une terre ocre ruisselant sous la rosée matinale.
Socotra se raconte davantage en images, elle fait partie de ces paradis qui rendent la plume mélo...

De retour à Paris, plus que jamais déterminée à convaincre et séduire la profession à l'aide de quelques clichés et de mots rassurants sur la destination, je
commence mon reportage sur Socotra. Il faut à tout prix dévoiler et promouvoir cet écrin paradisiaque oublié dans l'Océan Indien, pourtant tout semble avoir été rêvé. Le rêve s'achève lorsque
d'un clic j'actualise mes news sur le Yémen : suite aux tractations entre les autorités américaines et yéménites qui ont eu lieu en janvier 2010, il aurait été entendu que les Etats-Unis
seraient dès à présent autorisés à implanter une base
militaire à Socotra. Wait & see...
(Voir mon photo-reportage à Socotra sur Libé Voyages
http://voyageorigine.liberation.fr/grandes-destinations/socotra-l-039-ile-hors-du-temps)









